Pinxit ad litteram
Paru dans Les Écrits, no 107, avril 2003
Daniel Gagnon

Pourquoi avoir commencé à peindre les écrivains et les écrivaines? Est-ce parce que je leur reconnaissais le même type de courage et les appréciais davantage pour cela? Que peut-on seul dans ce désert? À force de solitude, ne risque-t-on pas de se retrouver dans la situation de Émile Nelligan, de Hubert Aquin? Il nous faut donc une grande foi et les autres écrivains nous aident à la maintenir intacte.

Depuis que je tiens la plume, j'ai toujours dessiné dans les marges de mes cahiers, et de plus en plus dans des carnets, évoluant vers l'aquarelle et l'acrylique, associant peinture et écriture dans un même élan lyrique et expressif où la magie mouvante de l'imaginaire transforme la fixité du réel.

Au cours des années 1970 et 1980, je cherchais à capter l'émotion évanescente, l'ouverture à l'infini, des scènes de la viequotidienne (cordes à linge, jeux d'enfants, natures mortes). La gestuelleétait légère, mais déjà en mouvance, se mêlant à l'harmonie rêveuse descouleurs, pour accentuer la fraîcheur du regard (expositions dans les Cantons de l'Est et à Montréal).

Dans ce constant effort de dégager ma gestuelle de tout
geste appris, préconçu, obéissant à une logique, je recherchais une façon
nouvelle de saisir l'émotion, de capter l'esprit des lieux, car chaque site
possède son tempérament, son magnétisme et son histoire, et cette énergie
passe dans la main du peintre, se révèle sur la toile dans les signes et
les graphismes dans les sillons de la masse picturale. On pourrait parler
d'une sorte de radiographie, le peintre étant en osmose avec les nouveaux
milieux qu'il apprend à connaître. Et si la terre donne un champ différent
en ses différents lieux, le peintre veut les traduire dans un langage artistique et lyrique. Il en va de même des visages.

De la fin de cette période date une série importante de 80
portraits d'écrivaines et écrivains québécois contemporains venus poser
dans mon atelier. Plus assurée, plus contenue, la gestuelle aboutit à un
effet hiératique qui sonde l'intériorité de chaque sujet.

En ce temps où j'étais membre collectif de rédaction de la
revue de la nouvelle XYZ et directeur de la collection «L'Ère nouvelle», je
voulus portraiturer mes ami(e)s. Je commençai par Monique Proulx, puis Anne Dandurand et Claire Dé, Esther Rochon, Suzanne Robert, Gaëtan Lévesque, André Carpentier, Marie José Thériault, et de fil en aiguille, de toile en pinceau.

J'avais envoyé un petit mot, sur une carte dessinée à la main, une encre en noir et blanc d'un visage imaginé, et je leur parlais de mon projet, donnais l'information sur le support en toile, les dimensions de 24' x 30', le médium acrylique, puis le lieu, mon appartement, un après-midi seulement, et le prix de $250 dollars. Ils pouvaient payer ce montant et emporter le tableau, ou me le laisser pour des expositions, ou
simplement ne pas le payer et me laisser le portrait. Presque la moitié
des écrivains se sont prévalu de la première option, avec les années. Je
donnais mon numéro de téléphone et je recevais un appel la plupart du temps pour un rendez-vous.

Peu ont refusé. Quelques-uns ont attendu, soit parce qu'ils hésitaient ou éprouvaient une certaine gêne, même un trac insurmontable, tels Gilles Archambault et Monique Larue qui m'avaient confié ressentir une angoisse irraisonnée devant les photographes, et a fortiori devant un peintre. D'autres parce qu'ils étaient en rédaction ou en voyage, comme Nicole Brossard ou Madeleine Ouellette-Michalska.

Alice Pariseau m'avait répondu: «Hélas! il est trop tard,»
à six mois de sa dispartion, cachant encore avec un courage sans pareil un
cancer fatal. Anne Hébert m'avait donné rendez-vous à Paris, et c'est moi
qui n'ai pu me rendre à temps au 24 rue de Pontoise. Pierre Morency m'avait demandé de venir à l'Île d'Orléans, il souhaitait que je le peigne dans son milieu naturel, et, faute de moyens, je n'avais pu faire le voyage, à mon grand regret. Et puis avec Marie-Claire Blais, c'est toujours oui, mais comment arrêter un oiseau en plein vol, capturer dans son filet cette âme farouche, cette sterne qui migre des Keys en Floride à Kinsbury dans les Cantons de l'Est?

J'ouvrais une fenêtre sur leur monde, je faisais vite, je les saisissais au bout du pinceau, je cherchais à percer le secret de leurs royaumes intérieurs. J'avais lu leurs livres, c'était un monde d'un profond silence, et je demandais à la couleur venir à mon secours.

Le défi était grand, je peignais des portraits dépourvus de
pathos, mais non de grandeur, hiératiques, je peignais des visages sans
fard, significatifs et réalistes, mais dont l'aspiration se voyait et se
lisait dans leurs yeux immenses, dans leurs cheveux verts ou orange, et
j'embellissais sans juger, sans arranger toutes ces figures aux âmes hors
du commun.

Je leur demandais toujours au début de la séance leur couleur préférée et la couleur de leurs yeux (la couleur déclarée n'est pas toujours la vraie couleur, et je peignais toujours leur couleur).

J'avais peu de temps, et l'opinion jouait un grand rôle, il ne fallait pas blesser, et pourtant il fallait oser. Le cerveau doit trouver le portrait acceptable et réaliste, mon travail était plein de bonne foi, et l'écrivain ne devait pas s'estimer maltraité, je comprenais cela. Quelle était la mission de l'art, quelles règles esthétiques devais-je respecter? Je savais d'emblée, que ce n'était pas ici le terrain d'une oeuvre majeure, il s'agissait de peindre beau tout en étant vraisemblable et, quand les toiles seraient exposées, il faudrait que le public reconnaisse ses auteurs, c'étaient là les limites du réalisme que je m'imposais.

Il n'y avait pas de façon rapide, je les peignais de près, et pas pour la collection de timbres du Canada. Je voulais me faire le complice de leur art. Je peignais beaucoup plus de femmes. Pour la simple raison que les femmes acceptaient plus facilement. Hélène Rioux, Suzanne Robert, Monique Proulx, Dominique Blondeau sont restées en amour avec leur
portrait et le chérissent encore comme la prunelle de leurs yeux.

J'étais leur obligé, je les enrôlais dans ma collection. Je sortais me fusains de leur bel étui, grâce à eux je pourrais dessiner le contour des visages, j'ouvrais mes pots où attendaient mes couleurs qui, avec leurs reflets et leurs nuances, contribueraient à matérialiser la présence, à modeler le visage des écrivains et écrivaines, que j'avais invité(e)s dans mon studio improvisé de l'avenue Prud'homme. J'avais bien failli tacher la robe de Suzanne Robert (j'avais échappé tout mon pot de noir sur le plancher de la cuisine) ou de France Théoret (un peu de jaune ou de rouge sur sa jupe, j'avais offert de la dédommager, elle avait refusé).

Je les peignais comme des plantes, lentement, silencieusement. Je cherchais leur âme dans leurs yeux, je pêchais près des rives de cet océan les perles brillantes, comme au fond d'un firmament les étoiles. Je me faisais un défi de traduire leur voix chère en évitant de les heurter.

Je restais tremblant quand mes modèles se levaient pour regarder. Mon coeur battait dans ma poitrine. Avais-je assez rusé avec la beauté pour qu'elle ne s'envole pas au premier coup d'oeil? Le visage encore luisant de la peinture liquide ne s'évaporait pas, semblait tenir.

Il ne fallait pas avoir peur, les yeux graves et forts reflétaient l'oeuvre, des yeux sous des fronts artistes, des yeux qui ne fuyaient pas, qu'on pouvait voir par devant, qu'on lisait comme dans un livre, des yeux rivière, des yeux sombres et bleus, des yeux espiègles, des yeux désespérés, des yeux sur l'infini.

La froide raison ne m'aurait été d'aucune aide pour leur donner vie, il me fallait le trait spontanée et enchanté de ma main complice. Même le désespoir de certaines oeuvres, sans être éclipsé, prenait les allures d'une noire verdure au fond de l'oeil, des cils comme un ruban noir donnait une richesse au regard de l'écrivain(e).

Ils ne protestaient pas, ils étaient comme chez le coiffeur. «Fais-moi belle!» avait dit Marie José Thériault. J'ai vu diverses âmes, toujours il y avait un trait particulier qui me charmait et j'allais par petites touches. Le jeu de la lumière sur ce front, ce paysage violet dans l'oeil, cette bouche déconcertante et délicieuse, cette joue pêche, ces reflets sur ce menton, cette force dans la crinière de lion de Claude Beausoleil, le regard babylonien de Naïm Kattan, les yeux émeraude de Denise Desautels, l'enfance dans l'aura de Élise Turcotte.

Cette moue exquise de Claire Dé, cette éclatante force d'un
front, celui de Pierre Des Ruisseaux, l'imperceptible était là, je devais
le saisir, comme il était, dans son mouvement d'ailes, dans sa clarté,
comme un paysage choisi, ce sont des être spéciaux, ils écrivent, ils
vivent dans un monde sans couleur et abstrait, je veux leur donner une
matière, une incarnation.

Jacques Godbout, Pierre Perrault, Gaston Miron, Madeleine
Gagnon étaient venus en couple (Jean-Yves Soucy et Carole Massé aussi, mais tous les deux s'étaient fait peindre).

Quelqu'un vous regarde et vous raconte, que soyez vicomte
ou comtesse, voyez ce qu'a fait le premier peintre de Charles VI, Francisco
de Goya, de la famille royale espagnole, tranchez, coupez, happez,
balancez, couleurs giclez hors du tube! Les épouses s'inquiètent et rôdent,
mais il est interdit de s'asseoir derrière le peintre, car le trait nu blesse, le geste est prompt, le mouvement de feu, un assaut peut sembler geste de laboureur peu aimable, il ne faut pas regarder, car on construit et détruit, rien n'est jamais fini, le nez est torturé, mais ce n'est pas blasphème, il se remettra, le détail n'est pas vrai, c'est l'ensemble du portrait qui compte.

Aussitôt qu'on s'éloigne, on cesse de ne voir que cette tache jaune ou rouge, qui du portrait ou du miroir a tort, semer ce doute, voilà le but du portraitiste, et à mesure que les années passent, plus les portraits ont raison, c'est inévitable, «Hélas! mon joli temps se passe/Mon téton commence à mollir», mais le peintre donne la jeunesse éternelle à ces
visages curieux et inquiets, la chair dodue et velouté restera ferme et
souple, il fixe les éléments, ces yeux dans lesquels on plonge, cette nuque
frêle, cette bouche ardente et fraîche, ces cheveux soyeux et farouches, ce
menton rondelet et coquin, il scrute scrupuleusement le visage son contour, sa joliesse et son bagout, les couleurs claironnent la joie qui combat la tristesse de ces yeux de louve, où pointe encore d'anciens pleurs.

Mavis Gallant était assise dans le studio de la Société des
Gens de lettres, boulevard Raspail, à Paris, près de mon petit poisson
rouge. Elle posait comme une jeune femme aimable, une jeune fille appliquée de Westmount, mais elle était aussi une impératrice, une louve, une veuve secrète qui traquait les histoires de Paris pour les consigner en anglais dans un cahier de bonne, elle voulait connaître l'histoire de Julius mon poisson rouge, je ne me souviens pas si elle ne m'avait pas demandé la permission de l'écrire dans ses nouvelles, car Julius la nuit précédente,
juste avant l'aube, avait sauté hors de son bocal et survécu. La conversation à bâtons rompus effaçait l'embarras du début, le crissement de la sanguine sur la toile, puis le chuchotement des pinceaux n'étaient plus qu'un paisible murmure dans le ronron des confidences. À certains moments, je crois qu'ils auraient pu s'endormir, le temps passait, c'était un moment de paix, hors du monde corps et âme, le bruit, les honneurs et la renommée, les querelles, tout était oublié, on se laissait peindre comme on se serait laissé coiffer, maquiller, masser.

Nancy Huston chétive et dolente, semblait pleurer en regardant fixement un tableau derrière moi, comme je le lui avais demandé,
exprès pour ne pas croiser ce regard de feu. Fleur sauvage des Prairies,
exilée à Paris, elle était venue aussi au studio du boulevard Raspail, ce
n'était pas la première fois qu'elle posait, mais là elle n'était pas venue
chez un flatteur qui la peindrait en caniche, non la couleur, la lumière ne
lui feraient pas une couronne de gloire, mais une couronne nature de ses
cheveux des près ensanglantés, sans prudence, et une épée au fond d'un
regard de petite poule d'eau. Tout était refus, chasse d'un espoir, sans
soutien, comme une vengeance au coeur, une rancune assumée, elle ne
pardonnait pas, elle avait bu tous les poisons. Elle se leva, ne sourcilla
pas, pas plus décontenancée que si on l'avait trouvée en train de lire le
journal, d'autres aurait ri à se tordre, pris de panique, ou auraient fui
en courant à perdre haleine.

C'est qu'il était beau ce portrait et fort, elle le voulut tout de suite. Nous apportâmes le tableau rue Saint-Antoine dans le Marais, son fils la trouva vraie, son mari, Tzvetan Todorov, eut peur quand il vit ce portrait dangereux, ne voulut pas passer à la torture à son tour, elle allait l'accrocher dans sa petite chambre en haut, qui lui servait de bureau pour écrire.

Le portrait de Nicole Houde était plus vigoureux encore, à croire que la race des demi-déesses du Saguenay n'était pas éteinte, elle venait des battures, s'était donnée en pâture, elle était une vagabonde, et verte encore, dans la rudesse des monts saguenéens, elle n'avait pas laissé
choir sa beauté de bête humaine, ses yeux de loutre malentendue de Cap
Éternité. Animée de l'esprit des forêts et des grands fjords du nord, elle
parlait aux dieux des montagnes, les dieux du peintre Arthur Villeneuve son compatriote.

Ce m'était une joie de les sentir si près de moi, elles étaient Madame de Staël, George Sand, Madame Bovary, Maria Chapdeleine, mes dames aux camélias, mes fêtes galantes, j'étais le Bel-Ami, le dieu qui a soif, le capitaine Fracasse. Ô Monique Proulx, peu ou prou, une des
premières à oser paraître devant le peintre dans toute sa nudité d'âme, avec sa tête inégale, aux cheveux plus coupés d'un côté que de l'autre, elle convenait à ma gestuelle, je ne lui réservais pas mes effets trop blancs ou trop roses, il fallait que ça vibre et que ça respire, il fallait des traces dispersées laissées par mon couteau à palette, elle s'entretenait avec ma chatte, toute deux de cette royale indépendance que rien jamais ne dompterait.

Ma chatte avait eu ses trois petits minous dans le placard, les avait pourléchés, de sa langue âpre et rose. C'était au beau milieu du portrait de Esther Rochon qu'étaient arrivées ces trois petites boules de poils, pas plus grosses que mes plus larges pinceaux. Comme c'était l'heure de la sieste de mon plus jeune fils Gabriel, et qu'il n'allait à la garderie que trois jours par semaine, je dus peindre Antonio D'Alfonso avec le petit dans mon sac à dos. Confortablement installé avec sa bouteille de lait, il ne pleurait plus et dévisageait Antonio comme jamais un portraitiste n'aurait osé le faire.

Janou Saint-Denis n'aimait pas sa bouche fermée, ses dents artificielles se succédaient dans un bel ordre, elle aurait voulu que
je les déroule en un petit chemin de pierres blanches sur la pelouse de ses
lèvres, l'expérience me disait que les dents étaient difficiles à faire,
les grandes et les petites, des dents majuscules ou lettres capitales, pas
trop inégales, je n'étais pas dentiste (j'avais fait une exception aussi
pour une main baguée -ah savoir peindre une main comme Modigliani ou
Manet!- de Jean-Paul Daoust, une belle main galante sortant de la manche
comme un oiseau parmi les fleurs). La gêne s'en était allée d'entre nous,
Janou levait les yeux de sur mon dessin : « en voilà-t-il des dents, j'ai l'air bien malade! Qui est-ce qui ne sait pas peindre des dents, voyons! ». Sa harangue finie, je lui demandai de fermer sa bouche, je n'osais pas la
regarder de peur de la fâcher, à Dieu ne plaise, je lui fis des lèvres et
aucune querelle n'éclata, je n'eus qu'à faire des excuses.

Je finissais à peine le portrait lorsque déjà il était temps de se quitter. Ils allaient rentrer chez eux lorsque je ne venais de faire leur connaissance, et je craignais de ne plus les revoir. J'ouvrais ma porte, ils posaient, le temps de crier lapin, la pendule sonnait quelques coups, et ils étaient déjà repartis dans le monde, j'espérais qu'ils reviendraient! Certains sont revenus, François Charron, rentrant du bistro avec son chapeau de bohème, avait le sens du théâtre comme Anne Dandurand et Claire Dé. Nous avions fait ce projet: il viendrait douze jours pour douze portraits de suite, douze états d'âme, douze hommes différents, mais toujours le même. Marie José Thériault est revenue, elle avait les cheveux grisonnants et avait embelli. «Je serai sous la terre et, fantôme sans os/Par les ombres myrteux je prendrai mon repos».

Hélène Ouvrard disparue, c'est sa fille et le fidèle et dernier conjoint d'Hélène qui étaient venus chercher le portrait, les larmes aux yeux, nous étions restés silencieux devant le tableau, devant ce regard intemporel, j'avais repris les motifs de son châle pour illustrer le fond, pour orner le tableau d'un peu de pollen et de lichen, d'herbe et de
varech. Je pensais à ses Contes intemporels, au premier roman qu'elle avait écrit à 8 ans et que son père avait dactylographié, à la brièveté de son
passage, à cette plume née si tôt et disparue si jeune.

Un prix Goncourt dans ma cuisine! Antonine Maillet l'avait
obtenu en 1979. Avant Marguerite Duras, Tahar Ben Jelloun et Andreï Makine, tout de suite après Patrick Modiano et Émile Ajar! À la suite de mon invitation, elle s'était rendue dans mon quartier mal famé, envahi par les gangs jamaïquains et régulièrement investi par l'escouade anti-drogue
l'arme au poing en plein jour. La veille encore, un chauffeur de taxi
iranien avait été battu à mort dans l'avenue, en face de leur repaire, et
j'avais dû appeler la police, car personne ne le secourait, et expliquer à
une constable qu'on m'avait raconté que le chauffeur n'ayant pu se faire
payer sa course, était monté à la suite du Jamaïquain jusqu'au troisième
pour l'interpeller et que mal lui en avait pris, car là tout le gang l'avait écorché vif et jeté dans l'escalier, il était sorti expirer près de son taxi.

Mais Pélagie la Charrette en avait vu d'autres! Pendant qu'elle me racontait son dîner avec le Président François Mitterrand je m'efforçais de faire aller mon pinceau comme sa plume rabelaisienne que rien ne domptait, elle qui écrivait sorbonicolificabilitudinissement. Je choisissais mes outils et mes crayons aiguisais, comme un moulinet sans bruit, sans un son, doucement, rondement tournant, cherchant dans son oeil bleu la rosée matutine. Je laissai son beau portrait à Madame Palomino au
Théâtre du Rideau Vert, et Antonine l'emporta en sa baie des Chaleurs dans un phare dont elle s'était porté acquéreure, à Caraquet en Acadie, pour voltiger dextrement sous l'orifice du chaos.

J'avais peint mon portrait, pour être parmi toutes ces voix, pour m'inclure dans la famille, c'était ma seule famille. Je m'étais donné rendez-vous un après-midi, et à l'aide du miroir, j'étudiai les contours de ce visage et son anatomie, j'essayai de situer correctement le nez, de dessiner cette bouche silencieuse, sans penser, le traitant comme un étranger venu s'asseoir devant moi. Ce modèle vivant, à qui il manquait une main quand je le dessinais nu, main de peintre occupée à tenir le pinceau, n'avait pas beaucoup de conversation. Je luttais pour ne pas mourir dans ma propre image, je ne me laissais pas séduire par mon propre reflet fantôme, je préférais me voir dans les autres, tous ces écrivains, ces autres moi-même.

Souvent, j'avais travaillé sans arrêt. Après avoir fait mon dessin au fusain ou à la sanguine, parfois au crayon, je recouvrais le tracé, en plaçant mes couleurs, selon les vêtements portés par mes modèles, des couleurs claires ou sombres, différents mélanges en équilibre, souvent complémentaires, un rouge avec un vert, un orange avec un bleu, un jaune
avec un violet. Je reprenais sans cesse mes pinceaux pour quelques retouches, le temps passait, il était cinq ou six heures, il fallait finir.

Il est vrai que leur conversation m'aidait. Ils avaient de l'imagination, ils avaient le don de l'écriture, ils savaient raconter, et
il n'était au pouvoir de personne de le leur retirer. Il ne nous serait pas
facile de nous passer de leur écriture. J'étais toujours un peu inquiet. Je
prenais ma palette, y ajoutais quelques gouttes de bleu céruléen, de blanc
de titane, de rouge magenta ou de jaune de cadmium. J'avais rangé mes
sanguines et mes fusains, mais il restait parfois un trait oublié au coin de l'oeil ou près de l'oreille, une trace de craie que j'hésitais à colorer.

Le moment de vérité arrivait quand j'enjoignais au modèle de venir mon côté, de franchir la terrible ligne Maginot qui le séparait de sa banale frontière quotidienne pour arriver au pays de l'art. Ils s'amusaient, d'abord ils n'en croyaient pas leurs yeux, mais c'était comme un cadeau, je brandissais le tableau devant eux, l'admirant, artistes dans l'âme et dans la pratique, ces personnes connaissaient ces mondes de l'interprétation, ils maniaient tous les jours les fonds les plus considérables de mots, décidaient d'initiatives audacieuses et géraient des univers entiers dans des romans. Ils n'avaient pas peur, et avec eux je pouvais aller loin dans la représentation, et m'éloigner de la plate photographie de leur être extérieur.

Un moment, ils restaient immobiles d'étonnement, mais
jamais ils ne se mettaient en colère, même si les premières secondes les
jetaient dans la consternation, le temps que le cerveau recompose la
nouvelle image et que l'identité nouvelle se marie aux mobiles reflets de
la peinture encore humide, pâte visqueuse encore, séchant irrémédiablement pour la postérité et se préparant à découper pour toujours cette mâchoire, à profiler ce nez, à faire saillir ces yeux ardents et reluire ce front pur et vaste, au-delà de la vie présente.

Claude Beausoleil, quand il s'était levé, intrigué et curieux, pour passer de mon côté afin de voir à quoi ressemblait son alter ego, avait demandé l'ambulance. Il le regardait comme un ennemi, tout en
me menaçant: «Je vais t'en faire un portrait, toi, Christ!» Puis, peu à
peu, il revint à de meilleurs sentiments. Mais je n'avais peint que ce que
j'avais vu. Pinxit ad litteram. Était-ce sa magnifique crinière jaune? Je
demandais toujours à mon invité sa couleur préféré et il m'avait dit le
jaune. Yellow is a beautiful colour.

D'autres, tel Marco Micone ou Robert Baillie, s'étaient enfuis avec la toile encore humide pour la cacher, pour la mieux savourer en secret dans leur tanière. Bertrand Bergeron dont j'avais peint la barbe touffue qui lui mangeait tout le visage s'était infligé une vraie coupe à blanc. Dès son retour chez lui, il s'était tout rasé le visage et je crois qu'il n'a jamais plus porté la barbe.

Je les ai peint(e)s, il a y douze ans, Quel âge ont-ils? On ne saurait dire. Les portraits restent vrais, de plus en plus réels, et ce sont eux qui gagnent en vérité à mesure que le temps passe. Les auteurs sont suspendus dans un temps sans heure.

En mai 1990, ils étaient plus de soixante-dix écrivains accrochés au murs de la Bibliothèque nationale de la rue Saint-Denis. Ils semblaient écouter leurs voix intérieures, ils semblaient écouter, songeurs et graves, les Muses. Certains semblaient de riches seigneurs, d'autres des infantes, comme Danielle Roger, princesse du Moyen Âge.

Ils s'étaient rendus à Toronto aussi, quarante d'entre eux, je les avais sortis de ma caverne d'Alibaba. Ils ont fait fureur là-bas, au
Manoir du Collège Glendon de l'Université York, étranges visages, ils étaient venus montrer leur hauts faits et la prouesse de tenir debout sur
leur langue en un peuple sans histoire, je les avais sortis patiemment des
boîtes de bois confectionnées par mon encadreur, comme une armée en
déroute, certains très graves, d'autres souriants, un voyage à Toronto, mon
encadreur avait retenu les services de la compagnie de transport Kingsway
(le chemin du Roy, ironiquement)pour les expédier par camion sur
l'autoroute 401, toute une promenade!. Ils étaient là tout prêts, en selle,
comme les quarante voleurs, solennels et seuls comme des orphelins.

Je louais, je flattais, j'essayais de donner, malgré tout,
une idée juste de leur être, de rendre en toute honnêteté la belle âme
compliquée qui louvoyait devant moi, qui se masquait et se démasquait, à la fois consentante et rebelle, prisonnière de mon regard impitoyable.

Après cette expérience contraignante du portrait, j'ai senti le besoin d'aller vers une plus grande liberté gestuelle que seule permettait l'abstraction. Ce tournant a été facilité par ma découverte du Sumi-e. Reprenant le thème anecdotique des bouquets comme prétexte, je recherchais une gestuelle plus évocatrice, plus énergique, plus personnelle. Travaillant sur des formats de plus en plus grands, j'ai sillonné la pâte colorée de gestes et de griffes, dégageant le mouvement interne, tellurique, des fleurs et des feuilles. C'était le début d'un éclatement de formes et de techniques qui allait bouleverser ma peinture.

J'ai délaissé tous les apprentissages. Empruntant les outils de la nature elle-même, je devenais moi-même herbe, arbre, vague et vent sur le parcours du grand explorateur. Conduit par cette recherche, j'ai expérimenté les différents outils d'application de ma peinture jusqu'à
perforer, lacérer mes toiles pour créer une profondeur, donner une certaine
épaisseur et aussi ultimement mêler outils et matériaux, technique et
expression dans un amalgame vibrant et fougueux.

Là, tranquillement comme à mon insu, l'anecdote ressurgissait sous la forme d'oiseaux et d'animaux divers; la richesse d'une vie irrépressible émergeait parmi le vaste entremêlement des signes, le fou scriboullis des lignes, des phrases, enfin de l'écriture.